Le point de vue inverse
Les Conquérants
José-Maria de Heredia · 1893
Un siècle plus tard, Heredia célèbre les conquistadors : la même histoire, vue depuis les navires.
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Évariste de Parny (1753 – 1814)
Un poème en prose : ni vers ni rimes, mais des paragraphes rythmés par un refrain, « Méfiez-vous des blancs », qui ouvre, coupe et ferme le texte.
Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage. Du temps de nos pères, des blancs descendirent dans cette île. On leur dit : Voilà des terres, que vos femmes les cultivent ; soyez justes, soyez bons, et devenez nos frères.
Les blancs promirent, et cependant ils faisaient des retranchements. Un fort menaçant s’éleva ; le tonnerre fut renfermé dans des bouches d’airain ; leurs prêtres voulurent nous donner un Dieu que nous ne connaissons pas ; ils parlèrent enfin d’obéissance et d’esclavage. Plutôt la mort ! Le carnage fut long et terrible ; mais malgré la foudre qu’ils vomissaient, et qui écrasait des armées entières, ils furent tous exterminés.
Méfiez-vous des blancs.
Nous avons vu de nouveaux tyrans, plus forts et plus nombreux, planter leur pavillon sur le rivage. Le ciel a combattu pour nous. Il a fait tomber sur eux les pluies, les tempêtes et les vents empoisonnés. Ils ne sont plus, et nous vivons, et nous vivons libres.
Méfiez-vous des blancs, habitants du rivage.
Le poème fait parler les habitants de Madagascar. Ils racontent l’arrivée des Européens : on les a accueillis, on leur a offert des terres, et ils ont répondu par un fort, des canons, une religion imposée, puis l’esclavage.
Deux fois, les envahisseurs ont disparu. Le refrain, « Méfiez-vous des blancs », se transmet comme une leçon. En 1787, en pleine époque de la traite des esclaves, c’est un texte d’une audace rare.
Parny présente ses Chansons madécasses comme des chants traduits de la langue de Madagascar. En réalité, il les a écrits lui-même, à partir de ce qu’il savait de l’île. Ce procédé lui permet de faire entendre une voix que la littérature de son temps n’écoutait pas : celle des colonisés.
Il n’y a ni rimes ni vers, mais le texte est construit comme une chanson : un refrain qui revient trois fois, des phrases courtes, des énumérations (« les pluies, les tempêtes et les vents empoisonnés »). Les Chansons madécasses sont souvent citées parmi les premiers pas du poème en prose en français.
Le fort bâti par les « blancs » rappelle les tentatives françaises d’installation à Madagascar au XVIIe siècle, notamment à Fort-Dauphin, abandonné en 1674 après un soulèvement. Parny est né dans une famille de colons de l’île Bourbon, l’actuelle Réunion, où l’esclavage était la règle : il donne pourtant la parole à ceux que son propre monde dominait.
Sources : Chansons madécasses, Londres et Paris, Hardouin et Gattey, 1787 (texte vérifié sur le fac-similé) ; orthographe modernisée (habitans, faisoient devenus habitants, faisaient).
Le point de vue inverse
José-Maria de Heredia · 1893
Un siècle plus tard, Heredia célèbre les conquistadors : la même histoire, vue depuis les navires.
Même île
Leconte de Lisle · 1852
Leconte de Lisle est né, comme Parny, à La Réunion. Son regard sur le monde est tout autre.
Même colère
Arthur Rimbaud · 1870
Rimbaud aussi dénonce la violence sans discours, par une scène qui frappe.
De courtes chansons en prose, souvent rééditées, parfois accompagnées des mélodies de Ravel.
Écoutez ensuite les Chansons madécasses de Ravel, en suivant le texte.
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