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La Complainte Rutebeuf

Rutebeuf (actif vers 1250 – vers 1285)

MélancolieMoyen ÂgeFrance

Extrait : le passage des amis. Le poème complet, beaucoup plus long, raconte toute la misère du poète.

Li mal ne sevent seul venir :
Tout ce m’estoit à avenir
S’est avenu.
Que sont mi ami devenu
Que j’avoie si près tenu
Et tant amé ?
Je cuit qu’il sont trop cler semé ;
Il ne furent pas bien semé,
Si sont failli.
Itel ami m’ont mal bailli,
C’onques tant com Diex m’assailli
En maint costé
N’en vi .i. seul en mon osté :
Je cuit li vens les a osté.
L’amor est morte :
Ce sont ami que vens enporte,
Et il ventoit devant ma porte ;
S’es enporta,
C’onques nus ne m’en conforta
Ne du sien riens ne m’aporta.
Traduction en français moderne
Les malheurs ne savent pas venir seuls :
tout ce qui devait m’arriver
est arrivé.
Que sont devenus mes amis
que j’avais tenus si près de moi
et tant aimés ?
Je crois qu’ils sont trop clairsemés ;
ils n’ont pas été bien semés,
aussi ont-ils manqué.
De tels amis m’ont bien mal traité :
jamais, tant que Dieu m’a frappé
de tous côtés,
je n’en ai vu un seul chez moi.
Je crois que le vent les a emportés.
L’amitié est morte :
ce sont des amis que le vent emporte,
et il ventait devant ma porte ;
il les emporta,
si bien qu’aucun ne m’a réconforté
ni ne m’a rien apporté de son bien.
En une minute

Les amis que le vent emporte

Rutebeuf est pauvre et malade. Il a perdu l’usage d’un œil, sa femme vient d’accoucher, son cheval s’est cassé la jambe, et il ne peut plus payer son logement. Dans ce passage, il se demande où sont passés ses amis : aucun n’est venu le voir.

Sa réponse tient en une image : le vent les a emportés. Ces amis étaient « trop clairsemés », mal semés, comme des graines jetées au hasard. Plus de sept siècles plus tard, cette plainte reste l’une des plus citées de la langue française.

Pour aller plus loin

Analyse approfondie

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Une plainte très concrète

La complainte est un genre du Moyen Âge : on y déplore un malheur. Rutebeuf la remplit de détails de la vie quotidienne : le bois qui manque pour l’hiver, les objets laissés en gage, la nourrice qui réclame son argent. Il est l’un des premiers poètes à parler ainsi de sa propre misère, sans détour.

Semer, venter, emporter

Le passage file une image agricole : les amis sont « cler semé », puis « pas bien semé ». Le vent, qui disperse les graines, devient celui qui disperse les amis. La reprise « vens enporte… ventoit… enporta » fait souffler ce vent dans les vers eux-mêmes.

Une voix qui traverse les siècles

Le poème s’achève sur une demande d’aide adressée au comte de Poitiers et de Toulouse, frère du roi Saint Louis : la plainte est aussi une lettre de sollicitation. Au XXe siècle, Léo Ferré a chanté une adaptation moderne de ces vers, « Pauvre Rutebeuf », qui les a fait connaître d’un large public.

Sources : Œuvres complètes de Rutebeuf, éd. Achille Jubinal, Pannier, 1839, tome I (texte vérifié sur le fac-similé). Traduction : La poésie française.

Prolongements

Si ce poème vous a touché

Conseil de lecture

Quel livre lire ensuite

Rutebeuf en édition bilingue

Une anthologie de poche avec le texte en ancien français et la traduction en français moderne en regard.

  • Pour qui : Le lecteur curieux du Moyen Âge qui veut entendre la langue d’origine.
  • Pourquoi : Les poèmes de l’infortune sont courts, personnels, et étonnamment modernes.

Notre conseil

Lisez d’abord la traduction, puis l’ancien français à voix haute : la musique revient tout de suite.

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