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Le Fils du Noir

Oswald Durand (1840 – 1906)

AmourMélancolieXIXe siècleCaraïbes

I

Je ne puis plus aimer. Le souffle d’une femme
Ne fera plus frémir mon cœur maintenant froid,
Car il a fui, ce temps, où deux yeux, en mon âme,
Allumaient un désir mêlé d’un vague effroi !
Vieillard de trente étés, mon cœur n’a plus de flamme.
Je m’en vais las, courbé, sans joie et sans émoi.
La colombe roucoule et l’amante se pâme,
Tout s’aime et se caresse, en vain, autour de moi.
Et, cependant, mon cœur est jeune encor ! Le monde
Ne l’a point desséché de son haleine immonde,
Ni flétri des baisers impurs de ses Phrynés.
À vingt ans, j’aimais Lise. Elle était blanche et frêle.
Moi, l’enfant du soleil, hélas ! trop brun pour elle,
Je n’eus pas un regard de ses yeux étonnés !

II

Et ma mère était blanche, aussi blanche que Lise !
Elle avait des yeux bleus où scintillaient les pleurs.
Quand elle rougissait de crainte ou de surprise,
On croyait voir soudain une grenade en fleurs.
Sa chevelure était blonde aussi ; sous la brise,
Elle couvrait son front, pâle dans les douleurs.
Mon père était plus noir que moi ; pourtant l’église,
Dans un pieux hymen, maria leurs couleurs.
Puis l’on vit, — doux contraste ! — à sa blanche mamelle,
Pendre un enfant doré comme nos blonds maïs,
Ardent comme un soleil de notre beau pays.
Orphelin, je vis Lise, et je l’aimai comme elle.
Mais son front pur pâlit à mes aveux tremblants :
Le fils du noir fit peur à la fille des blancs !
En une minute

Trop brun pour elle

Le premier sonnet commence comme une plainte romantique : à trente ans, le poète se dit incapable d’aimer. On apprend pourquoi à la fin : à vingt ans, il aimait Lise, blanche et frêle, et elle ne l’a pas même regardé. Il était « trop brun pour elle ».

Le second sonnet raconte son histoire : sa mère était blanche, son père noir, et l’Église a béni leur amour. Orphelin, il aime Lise comme il aimait sa mère, mais elle a peur de lui. Le dernier vers tombe comme une sentence : « Le fils du noir fit peur à la fille des blancs ! »

Pour aller plus loin

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Le sonnet pour un sujet nouveau

Durand emploie la forme la plus classique de la poésie française, avec ses alexandrins et ses rimes riches. Il y fait entrer un sujet que cette poésie n’abordait presque jamais : le préjugé de couleur, vécu de l’intérieur.

Un diptyque

Les deux sonnets se répondent. Le premier montre l’effet, un cœur éteint ; le second donne la cause, une naissance et un regard. Lise, « blanche et frêle », est mise en parallèle avec la mère, « aussi blanche que Lise » : le poète est rejeté par un visage qui ressemble à celui de la femme qui l’a aimé.

Les couleurs

Le poème joue sur les couleurs : la grenade en fleurs, la chevelure blonde, l’enfant « doré comme nos blonds maïs ». Le métissage est d’abord présenté comme une beauté (« doux contraste ! »), avant que le dernier vers n’en fasse un motif de peur. Écrit en Haïti, première république noire indépendante (1804), le poème fait entendre une blessure que la société de son temps préférait taire.

Sources : Rires et Pleurs, Corbeil, Éd. Crété, 1896, première partie, p. 35-36 (texte vérifié sur le fac-similé).

Prolongements

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Conseil de lecture

Quel livre lire ensuite

Rires et Pleurs

Le recueil de 1896, en deux parties ; des anthologies de poésie haïtienne reprennent ses poèmes les plus connus.

  • Pour qui : Le lecteur curieux de la poésie des Caraïbes.
  • Pourquoi : Une voix du XIXe siècle haïtien, entre romantisme français et parole de son pays.

Notre conseil

Lisez les deux sonnets d’une traite, puis relisez le dernier vers du premier.

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