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Le vitrier nègre

Jean-Joseph Rabearivelo (1901 – 1937)

CompassionXXe siècleOcéan Indien

Des vers libres de longueurs très variables. Dans l’édition de 1935, les vers les plus longs sont imprimés alignés à droite, comme suspendus.

Le vitrier nègre
dont nul n’a jamais vu les prunelles sans nombre
et jusqu’aux épaules de qui personne ne s’est encore haussé
cet esclave tout paré de perles de verroterie,
qui est robuste comme Atlas
et qui porte les sept ciels sur sa tête,
on dirait que le fleuve multiple des nuages va l’emporter
le fleuve où son pagne est déjà mouillé.
Mille et mille morceaux de vitre
tombent de ses mains
mais rebondissent vers son front
meurtri par les montagnes
où naissent les vents.
Et tu assistes à son supplice quotidien
et à son labeur sans fin ;
tu assistes à son agonie de foudroyé
dès que retentissent aux murailles de l’Est
les conques marines —
mais tu n’éprouves plus de pitié pour lui
et ne te souviens même plus qu’il recommence à souffrir
chaque fois que chavire le soleil.
En une minute

Le géant qui porte le ciel

Le « vitrier » est un géant esclave, aussi fort qu’Atlas, qui porte les sept ciels sur sa tête. Au coucher du soleil, des milliers de morceaux de vitre tombent de ses mains : c’est la lumière du jour qui se brise.

Chaque soir, il est foudroyé ; chaque soir, il recommence. La dernière strophe s’adresse au lecteur : tu assistes à son supplice, mais tu n’as plus pitié de lui. On s’habitue à la souffrance des autres.

Pour aller plus loin

Analyse approfondie

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Un mythe du soir

Le poème transforme le crépuscule en scène mythologique : les nuages sont un fleuve, les éclats de lumière des morceaux de vitre, le soleil un navire qui « chavire ». Comme dans La peau de la vache noire, la nuit qui vient est racontée comme une légende.

Atlas et l’esclave

Rabearivelo croise la mythologie grecque, avec Atlas condamné à porter le ciel, et la figure d’un esclave paré de verroterie. Le supplice cosmique devient celui d’un travailleur sans nom, dont « nul n’a jamais vu les prunelles ».

L’indifférence

Le dernier mouvement passe du « il » au « tu » : le lecteur est mis en cause. « Tu n’éprouves plus de pitié pour lui » : une souffrance répétée chaque jour finit par ne plus se voir. Écrit à Madagascar sous la colonisation française, le poème peut se lire aussi comme l’image d’un travail forcé que personne ne regarde.

Sources : Traduit de la nuit, Tunis, Éditions de Mirages, 1935, poème 17 (texte vérifié sur le fac-similé, pages 38-39).

Prolongements

Si ce poème vous a touché

Conseil de lecture

Quel livre lire ensuite

Traduit de la nuit

Les trente poèmes du recueil, souvent réédités avec Presque-Songes (1934).

  • Pour qui : Le lecteur qui aime les poèmes-énigmes et les mythes.
  • Pourquoi : Chaque poème du recueil transforme un moment de la nuit en légende.

Notre conseil

Lisez ce poème au coucher du soleil, en regardant le ciel.

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